Invité le 22 juillet par la Société d’histoire Haute-Gaspésie, l’historien et camionneur Philippe Aubry a retracé l’épopée de la route 6, cette artère aménagée par le ministère de la Voirie en 1929 et qui deviendra, en 1972, la route 132 que l’on connaît aujourd’hui. Longue de près de 900 km, elle traçait le tour complet de la péninsule gaspésienne, partant de Sainte-Flavie pour y revenir sans jamais rebrousser chemin.
Selon Philippe Aubry, l’automobile était, à la fin du 19e siècle, perçue comme un caprice de riches. « C’est ce que j’appellerais un jouet pour les gens fortunés », résume-t-il, rappelant que le cheval et la carriole dominaient encore le paysage. Il compare cette méfiance initiale à celle suscitée par les premiers ordinateurs personnels dans les années 1980.
C’est l’arrivée du Ford Model T, vers 1910-1911, qui démocratise l’automobile. Vendu 850 $ à une époque où l’ouvrier moyen gagnait 12 $ par semaine, son prix chute progressivement pour atteindre environ 300 $ dans les années 1920, faisant exploser le parc automobile québécois. De 167 véhicules en 1906, on passe à 100 000 en 1926.
Organiser le chaos routier
Avant l’intervention de l’État, chaque municipalité entretenait ses routes à sa guise. « Ça faisait des guerres de clochers », explique l’historien. Donc, le gouvernement lance, en 1921, le projet des routes nationales, dont la route 6, inaugurée en 1929 sous le nom de boulevard Perron, en hommage au ministre Joseph-Léonide Perron.
Gravier, ponts couverts et barrières blanches
À son ouverture, la route 6 est entièrement recouverte de gravier sur ses 553 milles. Il faudra attendre la période de 1945 à 1950 pour qu’elle soit asphaltée en entier, permettant enfin son déneigement hivernal vers 1950.
Le paysage routier de l’époque comptait de nombreux ponts couverts, comme le pont Galipeault à Grande-Vallée, aujourd’hui classé immeuble patrimonial. À Métis-sur-Mer, le pont Arthur-Bergeron, construit en 1930 pour la route 6, n’offrait initialement qu’une seule voie de circulation avant d’être élargi en 1957.
Philippe Aubry évoque aussi les fameuses barrières blanches en bois qui bordaient la chaussée. « Le blanc avait été choisi parce que les lumières des voitures n’éclairaient pas fort. » Il s’agissait d’une initiative datant de 1924, alors qu’il n’existait pas encore de lampadaires.
Une route façonnée par le relief
Dans les secteurs les plus montagneux, comme entre Mont-Saint-Pierre et Mont-Louis, la route longeait le fleuve sans protection contre les éboulis. « On utilisait ce qui était déjà en place ou selon le relief », précise le camionneur, contrairement aux méthodes modernes qui permettent aujourd’hui de dynamiter les montagnes.
Les catastrophes naturelles laissaient aussi leur marque. Le 11 décembre 1950, un « raz-de-marée » avait arraché des sections d’asphalte pourtant récentes, faute d’enrochement des berges.
Attrait touristique pour les Américains
Dès cette époque, la route 6 attirait de nombreux touristes américains, séduits par l’exotisme de la Gaspésie. Les municipalités traversées offraient restaurants, hôtels, garages et cabines à louer, les motels n’apparaissant dans la région qu’à partir des années 1950.
Aujourd’hui largement redessinée en route 132, la route 6 demeure un témoin précieux de l’histoire de la motorisation en Gaspésie.
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