Une industrie à la merci des conditions météorologiques
Bertrand Lamarre consigne des informations sur chaque saison des sucres. Photo courtoisie - Érablière Bertrand Lamarre
La météo, le sujet dans toutes les bonnes familles. Et dans le domaine acéricole, c’est aussi vrai où plusisieurs facteurs imputables à Dame Nature peuvent faire la différence entre une bonne ou une mauvaise saison.
Bertrand Lamarre, de l’Érablière Bertrand Lamarre et Renaud Gagné, de la Sucrerie Gagné sont deux acériculteurs en service à Saint-Tharcisius, dans la Vallée de La Matapédia.Tous les deux dans le domaine depuis les années 1980, ils ont une façon bien différente de concevoir le printemps.
Une production sous la moyenne
Propriétaire de son érablière depuis 41 ans, Bertrand Lamarre a pris l’habitude, au fil des années, de consigner ses observations afin d’analyser les saisons des sucres en fonction des conditions météorologiques.

« Un facteur clé pour une bonne saison est l’eau disponible dans le sol. Idéalement, il faut un automne bien arrosé pour que la terre se gorge d’humidité. Or, l’automne dernier a été particulièrement sec, avec très peu de précipitations. » En date du 1er avril, il rapportait n’avoir eu aucune coulée.
« Selon les prévisions météo, cela ne devrait pas commencer avant le 6 ou 7 avril. Cela retarde le démarrage des évaporateurs. Chaque journée perdue en avril est importante, car elle influence directement le résultat final de la saison. En observant les tendances météo à long terme, les indicateurs ne sont pas très favorables pour la saison à venir. On pourrait s’attendre à une production sous la moyenne des dernières années. »
Malgré tout, il estimait que la saison pouvait encore être sauvée, dans des conditions précises.
« Le seul élément qui pourrait améliorer la situation serait l’arrivée de bordées de neige mouilleuse, qui permettraient d’augmenter les réserves d’eau dans le sol. Sans ce coup de pouce de Dame Nature, on risque malheureusement de vivre une saison des sucres très ordinaire. »
Tout peut arriver
De son côté, Renaud Gagné ne se risque plus à essayer de prédire un printemps.
« La météo est tellement imprévisible. J’ai déjà essayé de prédire un printemps et je connais bien des gens qui tentent leur coup aussi, mais ce n’est jamais pareil. On se trompe tout le temps. La sagesse a pris le dessus, je ne prédis plus rien, parce que tout peut arriver. »
Il estime toutefois que ces dernières années sont plus imprévisibles qu’au moment où il a lancé son entreprise, en 1989, justement en raison de la météo.
« L’année passée et l’année d’avant, on a fait du sirop au mois de février. Cette année, pas du tout, mais j’ai pu en faire deux fois en mars. Ç’a coulé, toute une nuit, à deux reprises. »
Il constate cependant que les conditions météorologiques semblent moins favorables à la production cette année.
« En 2025, on a eu un bon printemps. En 2024, c’était excellent. La météo était en notre faveur, ce qui n’est pas le cas en ce moment. Il fait toujours quelques degrés trop froids et c’est ce qui fait la différence. Hier, ça commençait à couler. Il faisait trois degrés ici, il y avait un petit vent frais, mais le soleil était sorti. Quand le soleil s’est caché, la température est tombée à deux, puis à un et ça n’a pas coulé. Ça fait la même chose depuis quelques jours. Ç’a coulé juste assez pour que ça devienne gelé dans les tuyaux », rapportait-il en date du 1er avril.
Après avoir remarqué une tendance, où la saison des sucres était terminée à Pâques, il conçoit que le fait qu’elle ne soit pas encore commencée est inquiétant.
« C’est un peu inquiétant, parce que ça risque de ne pas durer longtemps. Ce sont les lunes qui font en sorte qu’il fait froid. En ce moment, la météo est en dessous de la normale. Ça fait déjà quelques mois que c’est comme ça. Lorsqu’on changera de lune, peut-être qu’on sera au-dessus de la normale, ce qui n’est pas une bonne chose pour les producteurs. »
Une production de plusieurs facettes
Renaud Gagné, qui possède une érablière de 4000 entailles, est d’avis que plusieurs aspects entrent en ligne de compte pour qu’un producteur ait du succès ou non.

« Le fait de bouillir et d’être prêt tôt, ça aide beaucoup. C’est important aussi d’être présent. La toute première fois, à 23 h j’étais ici. Ça commençait à couler. J’ai actionné la pompe à vide, et ç’a coulé toute la nuit, jusqu’au lendemain à 7 h. Ça ne parait pas aujourd’hui, mais j’ai un penchant sud-est. Aussitôt que le soleil se lève, les érables sont tous au soleil. Je suis à l’abri du vent, ce qui est très favorable pour les coulées. »
Gérer ce qui peut l’être
S’il ne sait pas contrôler la température, il sait contrôler les autres aspects de sa production.
” Il faut laver souvent, bouillir au fur et à mesure qu’on reçoit l’eau, sinon c’est risqué d’en perdre, surtout quand il fait chaud. En perdre signifie que les bactéries se sont mises dedans et que tu produis un sirop filant. C’est en fin de saison qu’on voit ça, parce qu’il fait trop chaud. Il faut être très minutieux. Ce n’est pas un domaine où tu peux te permettre d’être grossier. Il faut savoir être méticuleux. Il faut être à son affaire. “
Beaucoup de travail
Notons toutefois que les conditions météorologiques ne sont pas les seuls enjeux auxquels sont confrontés les producteurs acéricoles.
Contrairement à la croyance populaire, la période de travail d’un acériculteur ne se résume pas uniquement au printemps.
« Je trouve que les gens ne réalisent pas à quel point c’est beaucoup de travail que de gérer une érablière. Il y en a beaucoup aussi qui me demandent ce que je fais le reste de l’année, sous prétexte qu’il ne me reste plus rien à faire. C’est faux. La forêt est un grand jardin : il faut le cultiver. Des arbres, ça tombe. C’est vivant. Il faut ramasser les branches qui tombent, couper certains arbres, réparer la tubulure. J’ai un tuyau principal qui a été installé en 1994. Il est dû pour être changé. Je dois faire ça. C’est beaucoup de travail, hors-saison, pour être prêt quand vient le temps des sucres. C’est un système qui doit être étanche pour être efficace. »
Peu de main-d’œuvre qualifiée
Monsieur Gagné a bâti son entreprise avec l’aide et le soutien de son épouse, Huguette Fournier, malheureusement décédée en octobre 2025.
Comme tout entrepreneur, il est lui aussi confronté à des défis de main-d’œuvre.

« C’est toujours un défi d’avoir de la main-d’œuvre compétente, du moins par ici, parce qu’il n’y a pas un historique de production d’érable, de sucre et de sirop depuis très longtemps. Ce n’est pas comme en Beauce ou en Estrie. Même à Rivière-du-Loup, ça fait déjà plusieurs années que les gens font la production d’érable, ce qui fait en sorte qu’ils sont sensibilisés à l’idée de se former là-dedans. Par ici, ce n’est pas encore assez enraciné. D’ailleurs, il n’y a pas tellement de cabane à sucre dans les environs, alors c’est plus difficile. »
Il ajoute qu’il est difficile d’embaucher des employés, dans un contexte où la plupart des gens recherchent des emplois à temps plein, plutôt que des emplois à temps partiel.

La satisfaction comme stratégie
Finalement, Renaud Gagné place la satisfaction de ses clients, qui bien souvent reviennent d’années en année, au premier plan.
« Je ne suis pas là pour faire de l’argent. C’est secondaire. L’important, c’est que les clients soient satisfaits, qu’on fasse de bons produits. C’est ce que je veux et c’est que j’aime, pour que les gens soient contents et qu’ils reviennent. Nous sommes dans une petite région et si tu ne fais pas attention, tu ne fais pas long feu. Les gens ont bonne mémoire. Ils ne reviennent pas s’ils ne sont pas satisfaits. »
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