Seul survivant de l'incendie de Saint-Tharcisius

Michel Fugère perd ses « deux rayons de soleil »

Par Johanne Fournier 2:30 PM - 18 mars 2026
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Karolane Leclerc et sa fille Lily Fugère ont péri dans l’incendie de leur résidence de Saint-Tharicius. Photo tirée de Facebook

En entrevue avec L’Avant-Poste, Michel Fugère parle doucement, entre les sanglots et les silences. Seul survivant de l’incendie qui a ravagé sa résidence de Saint-Tharcisius dans la nuit du vendredi 6 mars, l’homme cherche ses mots pour décrire ce qu’il a perdu. Karolane Leclerc, sa conjointe depuis dix ans. Lily, leur petite fille de trois ans et demi. Puis, l’enfant à naître, dont ils cherchaient encore un prénom.

« Karolane, c’était la bonne humeur. Elle était toujours joyeuse. Lily était pareille. Je disais à mes amis que je ne pouvais pas être de mauvaise humeur, puisque, quand je me levais le matin, j’avais deux rayons de soleil dans la maison! »

Amoureuse des animaux

Pour permettre à Karolane de réaliser son rêve, le couple avait déménagé dans une zone agricole. La propriété abritait une centaine d’animaux : chevaux, vaches, cochons, moutons, chèvres, lapins, volailles, sans oublier 14 chiens. Un projet d’autosuffisance nourri par une passion sans limite pour la nature et les bêtes.

Karolane Leclerc.
La petite Lily. Photo tirée de FacebookPhoto tirée de Facebook

« Elle adorait ça, souligne son conjoint, qui cherche la force de se relever de cette terrible tragédie. J’étais content de la voir heureuse comme ça. Dans les derniers temps, elle m’avait dit qu’elle se sentait bien. Elle était sur son X. Je peux au moins me dire que je l’ai rendue heureuse. »

La veille du drame, la famille avait passé une soirée paisible autour d’une casserole de fruits de mer. « Lily volait les crevettes dans notre assiette, raconte le père éploré. Karolane riait. » L’homme inventait des prénoms ridicules pour faire rire sa conjointe enceinte. Rien n’annonçait l’horreur qui allait suivre quelques heures plus tard.

La petite Lily. Photo tirée de Facebook

Il a tout tenté pour leur sauver la vie

Il était 3h30 du matin, le vendredi 6 mars. Après avoir gratté le givre sur le pare-brise de sa voiture, sa tasse de café de transport à la main, Michel Fugère vient de prendre la route pour le travail lorsque son téléphone cellulaire sonne. Une fois, deux fois, mais la ligne coupe. La troisième fois, c’est sa conjointe, paniquée. « Le feu est pris », lance Karolane Leclerc.

L’homme fait demi-tour. « Quand je suis arrivé à la maison, j’ai ouvert la porte pour aller au deuxième étage et les flammes passaient déjà à travers les contremarches, raconte-t-il. J’ai quand même monté les escaliers. »

La fenêtre, l’échelle, puis le silence

Michel Fugère traverse les flammes pour rejoindre Karolane et Lily au deuxième étage. Il force la fenêtre brûlante. Il saute. Il crie à Karolane de lui lancer la petite. Mais, silence radio. Il court chercher une échelle, les mains en lambeaux, brûlées par la chaleur de la fenêtre. En revenant, les flammes jaillissent déjà par l’ouverture de la fenêtre.

Michel Fugère et sa fille Lily. Photo tirée de Facebook

« Je hurlais ma vie. Les voisins essayaient de me retenir parce que je voulais retourner dans la maison. J’étais désespéré parce que je savais que mes deux chouettes étaient en train de brûler…» Construite en 1931, la maison a été dévorée par l’élément destructeur en quelques minutes.

De son lit d’hôpital, l’homme de 57 ans s’accroche à une pensée pour survivre à la culpabilité : avant de sauter, il a parlé à Lily. Elle savait qu’il était là, qu’il se battait pour elle. « La dernière chose que Karo et Lily vont avoir vue, c’est que j’étais là en train d’essayer de les sauver, dit-il, la voix étouffée par les sanglots. C’est un petit baume sur mon cœur. »

Le cœur en miettes

Michel Fugère est hospitalisé depuis le 6 mars. C’est d’abord le personnel soignant de l’Hôpital d’Amqui qui l’a pris en charge pendant quelques jours, avant qu’il soit transféré en ambulance à l’unité des grands brûlés de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus à Québec. Au moment de son entrevue avec L’Avant-Poste, il était en attente de greffes aux mains. Le survivant de l’incendie de Saint-Tharcisius souffre de brûlures aux deuxième et troisième degrés sur 20 % de son corps ainsi que de fractures de deux côtes et d’une vertèbre.

Sa vertèbre thoracique fracturée ne nécessite pas de chirurgie. « Quand il y a une bonne nouvelle, on la prend », laisse-t-il tomber avec une lucidité qui force la compassion.

Mais, ce qui lui fait le plus mal, ce ne sont pas ses blessures physiques. « Les douleurs se tolèrent avec une médication, dit-il. Mais, j’ai le cœur en miettes. Ça, ça ne se soigne pas avec des médicaments. »

M. Fugère pense aussi à Henri, le fils de Karolane Leclerc, issu d’une union précédente. Le garçon de 11 ans a perdu sa mère et sa petite sœur. « C’est dur pour lui, souligne-t-il. Lily était sa petite princesse d’amour. »

Michel Fugère entouré de sa conjointe, Karolane Leclerc, de leur fille Lily et de son beau-fils Henri. Photo tirée de Facebook

Il a tout perdu

En plus du deuil de sa conjointe et de sa fille, le quinquagénaire a tout perdu : sa maison, ses affaires, ses souvenirs matériels. Son employeur, Marmen de Matane, où il occupe le poste d’inspecteur, lui a fait parvenir une somme d’argent.

Ses collègues, ses amis et plusieurs inconnus ont contribué à une campagne de sociofinancement lancée par sa belle-fille Caroline Saint-Pierre sur la plateforme GoFundMe. Au moment d’écrire ces lignes, plus de 32 000 dollars avaient été récoltés.

Michel Fugère sera en arrêt de travail longtemps. La réhabilitation physique prendra des semaines, voire des mois. Puis, il devra tenter de soigner des blessures qui, elles, sont invisibles, et pour lesquelles personne ne peut fixer de délai.

Les dépouilles de Karolane Leclerc et de sa fille Lily ont été transportées au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale du Québec. Ils seront rapatriés à Amqui après autopsie. Les funérailles auront lieu à la Maison commémorative familiale Fournier d’Amqui lorsque Michel Fugère, gravement blessé, sera suffisamment rétabli pour y prendre part. Le moment où la famille pourra se rassembler autour de l’impensable est donc encore inconnu.

Au moment d’écrire ces lignes, la cause de l’incendie n’était pas encore déterminée. « Les flammes provenaient du sous-sol », indique M. Fugère, la voix portant encore l’incrédulité de celui qui cherche une explication à l’inexplicable. Il évoque la possibilité que des batteries de ses outils de travail aient explosé.

Les souvenirs demeurent

Il ne reste presque rien de la vie du survivant du funeste incendie de Saint-Tharcisius, à l’exception de ses souvenirs. Jamais il n’oubliera les moments précédant le drame : les crevettes piquées dans les assiettes par la petite Lily, les drôles de propositions de prénoms du bébé à naître, le sommeil en cuillère d’une petite fille de trois ans et demi contre son père.

Michel Fugère et sa conjointe, Karolane Leclerc. Photo tirée de Facebook

Entre-temps, Michel Fugère attend que le temps fasse son œuvre pour guérir ses brûlures et ses fractures. Puis, le plus difficile est de porter la douleur de ses deux amours disparus.

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